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mercredi 23 juillet 2025

Fermeture définitive

Gilles D'Elia

 

 

 

quelle était la chanson ?

nous déambulions cet air
en tête
le long de la coursive
d'un passage couvert 
désert du XIXe siècle
en ruines
en haut des marches
il se tenait majestueux
époque soûl sous le balcon
était-ce cette chanson ? 
chemise noire
ouverte sur un médaillon
naturellement semblant
nous attendre
seuls à le comprendre
incapables de lui parler
nous nous mîmes à chanter
ce standard noir et blanc
sans savoir 
que nous ne connaissions plus
les paroles du deuxième
couplet

honteux j'espérais 
qu'il eut reconnu 
le fils du maçon espagnol
grassement
payé au noir 
pour refaire 

avec un de ses Javanais

sa garçonnière du XVIe
arrondissement 
et redoutais
qu'il ne nous tournât 
le dos
le ré et le la

Un type comme ça,
le chanteur,
dit mon père
qui ne me parle plus guère
le pouce levé pour confirmer
me faut-il toujours mettre en doute
les paroles de ce seigneur des bobards ?

Oublions souvenirs
cauchemars
morts et vivants
place au rêve
entre jazz et java
était-ce la chanson 
pour Audiberti 
sa promesse de revenir
la chanter pour les marches
les murs
le cœur des pierres 
et le maçon ?

le boxeur toulousain
nous souriait 
comme à des gosses
perdus
abandonnés
depuis des années
vieillards précoces
nous resservait
ses vers
à l'oreille
que nous reprenions 
à tue-tête
en l'air
en chœur
en espoir de cause
empathie générale

quelle était la chanson ?

liquidation totale
tout doit disparaître

 

charles brun, fin des soldes 

jeudi 3 juillet 2025

Une autre indifférence

Gilles D'Elia

 

 

Dans mille ans il ne restera plus rien
de tout ce qu’on aura écrit en ce siècle.
On lira des phrases isolées, des traces
de femmes perdues,
des fragments d’enfants immobiles,
tes yeux lents et verts
simplement ne seront plus.
Ce sera comme l’Anthologie Grecque,
plus distant encore,
comme une plage en hiver
pour un autre étonnement et une autre indifférence.

 

 

Roberto Bolaño, Poèmes, 
trad. Jean-Marie Saint-Lu et Robert Amutio

 

vendredi 6 septembre 2024

Dans le même temps

Gilles D'Elia




Emmanuel Macron, chef de l’État français, ment.
Le mensonge, en politique, n’est certes pas complètement nouveau
 : d’autres l’ont pratiqué avant lui, mais de manière intermittente, et en assumant à peu près cette sournoiserie, fût-ce sous le sceau de la plaisanterie méchante. On se rappelle que feu Charles Pasqua, qui fut l’un des ministres de l’Intérieur les plus droitiers de la Cinquième République, se plaisait à théoriser que « les mensonges » politiciens « n’engagent que ceux qui les croient ».
Mais Emmanuel Macron se signale par cette singularité, tout à fait inédite, elle, qu’il ment toujours plus effrontément.
Il bafoue quotidiennement la vérité des faits.
Il nous explique, très tranquillement, que nous n’entendons pas ce que nous entendons, et que nous ne voyons pas ce que nous voyons.
Lorsqu’il déverse des centaines de milliards d’euros dans les poches des Français les plus aisés, par exemple, c’est pour mieux soutenir qu’il n’est absolument «
 pas le président des riches ». Et lorsqu’il accable les plus pauvres – qui selon lui « ne sont rien » – de son incommensurable mépris, c’est pour mieux soutenir qu’il « aime notre pays et nos compatriotes ».
Quotidiennement, il remplace donc la réalité par une «
 vérité » alternative, où ses incessantes brutalités deviennent des preuves d’amour.
Cette politique du mensonge érigé en régime de gouvernement alimente évidemment la défiance à l’égard de la parole publique dans laquelle prospère la démagogie réactionnaire. Elle constitue probablement la principale contribution du chef de l’État à l’extrême droitisation du pays qui l’a élu président sur la promesse qu’il ferait, nous allons y revenir, «
 barrage aux idées de l’extrême droite ». Car c’est la droite nationaliste, intégralement construite dans la forgerie de dangers imaginaires, qui profite au premier chef de ce brouillage général des repères permettant de distinguer le vrai du faux. Mais, au-delà de cet apport essentiel, Emmanuel Macron, depuis le tout début de son règne, a constamment œuvré à la normalisation de cette extrême droite qu’il avait pourtant promis de contenir.
Il lui adresse régulièrement des signaux très directs, comme autant de témoignages de sa complaisance, lorsqu’il décide par exemple
 – avant de renoncer à ce sordide projet – d’« honorer » la mémoire du « grand soldat » Pétain. Ou lorsqu’il accorde un entretien exclusif à un magazine condamné pour provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence contre les Roms. Ou encore quand il apporte son soutien à un éditocrate condamné, lui, pour provocation à la haine contre les musulmans.
Dans le même temps, le chef de l’État, secondé par quelques ministres profondément réactionnaires, fait aussi d’autres cadeaux à l’extrême droite
 – en imposant des politiques brutales qui aggravent les inégalités et exacerbent les tensions, et en déchaînant contre les protestataires des répressions d’une violence stupéfiante.
En cela
 : Emmanuel Macron peut être considéré comme un fourrier du fascisme, dont il prépare, par son autoritarisme, le très possible avènement.

 

Sébastien Fontenelle, Macron et l'extrême droite : Du barrage au boulevard,
Massot Editions, 2023

jeudi 8 août 2024

Le prophète

 

Gilles d'Elia

 

 

j'écris dans un coin de chez moi
en langue vernaculaire
des poésies absconses et indirectes
à l'usage inutile de gens
qui n'en ont rien à foutre
et je crois être au centre du monde
l'universel prophète

 

Hervé Prudon, Devant la mort, Gallimard, 2018

samedi 6 avril 2024

Projection privée


Gilles D'Elia

 

Je viens de terminer l'écriture de mon propre biopic. Certes, l'intrigue assez mince tient dans une boîte d'allumettes humide, mais le scénario d'une durée de trois heures trente précises – pas une seconde de moins –, au rythme fréné  et au budget somme toute modeste offre pléthore d'erratiques digressions non-poétiques et encore moins philosophiques. L'insoutenable dénouement sans orchestre clouera à jamais, j'en suis persuadé, le spectateur sur son siège. Reste à trouver l'interprète principal. D'un charisme contestable et d'une voix à peine audible, le comédien devra relever le défi de passer inaperçu tout le long du film. Les producteurs les plus militants et puissants se bousculent déjà.

 

charles brun, cauchemar de gloire

jeudi 29 février 2024

Une dernière pour la route

Gilles D'Elia


Vous en reprenez une ? — c'est moi qui régale, ça me fait plaisir. Vraiment. On ne va pas se mentir, hein, ça fait du bien... Vous savez, on boit parce qu’on a soif, certes, mais aussi parce que c’est agréable. L’alcool — comme les bars, enfin, certains... ça a tendance à être moins vrai aujourd'hui, mais bon... L'alcool, c'est un plaisir. On a tendance à l'oublier. Ils passent leur temps à nous infantiliser, à nous culpabiliser. Le cancer, le diabète, les maladies cardio-vasculaires, tout ça. Oui, d'accord, mais vous faites quoi du plaisir ? On n'y a plus droit ? Ça non plus, on n'y a plus droit ? Il nous reste quoi, alors ? Les séries Netflix, comme dit l'autre troudukukorompu ? Faudrait rester à jeun pour mieux écouter leurs balivernes ? L'hédonisme, je vous dis, c'est primordial. Vous retrouvez ça chez les penseurs chinois de je ne sais plus quelle ère, leurs poètes... — Li Po, si je me rappelle bien. Un truc comme ça. La recherche du plaisir, ça nous concerne tous, non ? Eh bien, mon plaisir, à moi, ça passe par le titillement des papilles gustatives, la chaleur de l’œsophage, la stupéfaction de l’estomac, comme disait l'autre. Et le plaisir est d'autant plus intense qu'il est partagé... On veut nous mettre tous devant un écran, à avaler ce qui, dit-on, nous correspond et ne correspond pas forcément avec le type assis à nos côtés dans le métro. Résultat, on ne se parle plus. Les écouteurs, vous avez vu, tous ces gens avec des casques, des trucs dans les oreilles, sans fil, croient-ils, avec leur musique, leurs salades, les applis, instagram, toute cette merde ?... Ah, je n'en peux plus, de ce monde. Ça ressemble à quoi ? Qu'est-ce qu'on leur propose aux jeunes générations ? Et ces cons, ils voudraient qu'ils aient envie de se reproduire ? Allez, réarmons-nous ! Mais enfin, c'est une blague ! Nos jeunes sont pour moitié en dépression, sous psychotropes ! Ou totalement analphabêtes... Leur idole, c'est le Rital du RN qui parade en string léopard sur les réseaux homos suivi de près par le beau représentant de l'intelligence artificielle qui nous sert de Premier ministre, le roquet quête, clone de l'illuminé de l'Elysée... Vous avez vu ce sondage ? Ils veulent nous faire croire ça, vraiment ? Buvons ! Une dernière ? C'est pour moi, pas de gêne entre nous. Tant que c'est pas interdit par ces ploutocrates allumés… Tu as vu tous ces ministres, secrétaires d'état, conseillers, mis en examen, en procès, blanchis bien entendu, comme la poudre qu'ils inhalent à longueur de journée, je n'invente rien, tu le sais, ces faux défenseurs des valeurs de la démocratie, qui n'ont pour valeurs que leurs propres intérêts et ceux de leur caste d'intouchables, qui ne valorisent que l'enrichissement personnel, ces vrais nihilistes larbins du réel pouvoir, celui de la finance, des comment qu'ils disent, les Gafa, je ne sais quoi, ces vrais dirigeants de nos vies, c'est à vomir et à se noyer dans ses déjections vite un soir de cuite… C'est aussi répugnant que de les entendre à longueur de journée, eux et leurs sbires, présents H24, comme disent les jeunes, sur les plateaux TV, faux spécialistes, pseudo-philosophes de mes deux, psychopathes pédophiles ahurissants et étourdissants, pardon, je divague ?, des mafieux malfaiteurs infâmes, qui mènent une guerre de classes, tu le sais, n'est-ce pas ?, ils savent qu'il n'y a plus de lendemain, et pillent tout ce qu'ils peuvent, nous enfoncent toujours un peu plus. L'Etat, ce n'est pas que ces médiocres experts de tableaux Excel le détuisent, ils en ont besoin, mais débarassé de services publics, un Etat qui tient avec nos impôts qui servent, croit-on, à financer le bien commun chaque jour un peu plus démuni, un peu plus spolié. Non, tu le vois bien, aussi éborgné que tu sois, l'Etat, nos sous, ne servent plus qu'à payer leur train de vie, leurs costards à dix mille boules, leur police, leurs blindés, leurs matraques, leurs LBD. Nous payons pour nous faire tabasser, gazer, mutiler à la moindre contestation, à la moindre manif. Tant que ça tient et qu'ils nous font croire que l'ordre importe plus que tout, que les gens qui ne sont rien, toujours plus nombreux, ne sont que des assistés, qui coûtent un pognon de dingues, des chômeurs traqués, surveillés, contrôlés, qu'il faut remettre au plus vite au travail. La propagande est quotidienne, ça marche plutôt bien, dans les médias qu'ils contrôlent désormais en très grande partie, grâce aux journalistes d'accompagnement, leurs éditocrates écervelés, les vulgaires animateurs hagards de came et payés des fortunes… Et désormais, maintenant que tout est dévasté, ces complices de génocide veulent la guerre, comme au bon vieux temps, pour défendre nos prétendues valeurs européennes et démocratiques, celles prônées par Ursula, leur hyène teutonne, élue par ses pairs… Il faut sauver le petit soldat Zelensky qui a sacrifié tout un peuple tout en planquant son blé dans les paradis fiscaux… Vous avez vu la flambée de l'immobilier en Ukraine ? La reconstruction est en route ! Plus le pays sera détruit, plus il sera rentable, déjà vendu aux mafias occidentales contrôlées par nos young leaders à la botte de Washington, ceux-là mêmes qui ne veulent pas entendre parler de Julian Assange qui croupit derrière les barreaux pour avoir dénoncé et prouvé leurs turpitudes et leurs crimes, que l'on va condamner tranquillement et démocratiquement à 175 ans d'emprisonnement... Une nouvelle petite guerre pour se refaire la cerise, avant la suivante, la plus grande, la plus belle, la dernière contre la Chine, l'Inde, l'Iran et tous ces terrifiants régimes… L'avenir est obscur, mais ne perdez pas espoir, vous aussi vous pouvez demain devenir le nouveau Jean Moulin, le nouveau Manouchian, avoir droit aux honneurs de la panthéonisation, applaudi par ceux-là mêmes que vous aurez combattu… C'est pas beau, la vie ? Pardon, quand je suis parti, je peux être bien plus soulant que ce qu'on avale ici. Je suis le premier à être fatigué par mon déconophone. Une dernière pour la route ?

 

 



jeudi 14 septembre 2023

Théoriquement

Gilles D'Elia

 

 

Théoriquement, il y a une possibilité de bonheur parfaite : croire à l'indestructible en soi et ne pas chercher à l'atteindre. 

Franz Kafka, Les Aphorismes de Zürau,
trad. Hélène Thiérard, Gallimard

lundi 7 août 2023

Hommage national

Gilles D'Elia

 

Tout le monde s'étonne : pourquoi les enfants africains sont dans la rue et pas à l'école ? Pourquoi leurs parents ne peuvent pas acheter un appartement ? C'est clair, pourquoi : beaucoup de ces Africains, je vous le dis, sont polygames. Dans un appartement, il y a trois ou quatre femmes et vingt-cinq enfants. Ils sont tellement bondés que ce ne sont plus des appartements, mais Dieu sait quoi ! On comprend pourquoi ces enfants courent dans les rues.

Hélène Carrère-d'Encausse, 2005

vendredi 7 octobre 2022

Jamais

 

Gilles D'Elia

 

Nous avons fait de nos existences une suite de mots de passe dont nous ne nous souvenons jamais.

 

charles brun, vos luttes partent en fumée

mercredi 24 août 2022

Aucune importance

Gilles D'Elia





— Aucune importance, je t'assure...
— Tu as tout de même passé un bel été ?
— Si tu pouvais éviter, toi aussi, de mettre du beau partout...
— Quoi ?
— Je ne supporte pas ces gens qui te donnent en permamence du Belle journée, Beau dimanche, Bel été... Beaux connards, oui !...
— Ok, Ok. Tu as passé un bon été ?
— Il n'est pas terminé.
— Tu es parti ?
— Où veux-tu que j'aille ?
— Prendre l'air.
— L'air est irrespirable. Ailleurs autant qu'ici.
— Des vacances te feraient du bien.
—
J'ai ni le fric ni le désir de me coltiner la recherche de la bonne page internet pour acheter un billet de train, d'une autre pour réserver une chambre, sans parler de se taper des quais et des trains surpeuplés de mômes qui chialent et de parents sur leur smartphone. Je suis très bien chez moi.
Les trains, je les entends passer, ça me suffit amplement. Pareil pour le téléphone, je ne veux pas mettre de blé dans cet outil, les prix sont délirants. J'ai appelé l'opérateur, on m'avait dit qu'ils faisaient des prix car tu accumules des points, je ne sais pas quoi, mais ils m'ont renvoyé sur leur site internet, qu'ils aillent se faire pendre. J'ai essayé une de leurs boutiques dans un centre commercial, une superbe parodie de l'enfer, c'était rempli de clients : des jeunes cons, fascinés par toute sorte de machines, aux vieux, dépassés par le nouvel appareil qu'on leur a refourgué... Je ne suis pas fait pour ce monde-là. Mais je te l'ai dit : aucune importance, je ne reçois en général que deux appels dans la journée. Un le matin, de ma vieille mère et un le soir, de ma vieille mère...
— Tu déconnes !
— C'est vrai : parfois elle m'appelle aussi le midi.
—
Tu exagères, tu ne peux pas, comme ça, resté coupé du monde...
— Oh que si. La radio est tombée en panne il y a une semaine ou deux, ça fait un bien fou. Je ne peux plus entendre leur propagande à longueur de journée. Leur lutte contre le déréglement climatique ou l'extrême droite, contre la guerre, le virus, l'inflation et tout cette novlangue de baratin, j'ai l'impression d'être soumis à des spots de pub en permanence, ça frôle la démence. Jacques Tati s'étonnait que dans les salles de cinéma, au moment des pubs, les spectateurs ne sifflent pas tous en choeur, mettent le feu à l'écran. Aujourd'hui, tout le monde gobe tout, certains font semblant de s'indigner de temps à autre pour être en phase avec leur conscience politique, et puis, faut bien vivre, on passe à la suite. Au suivant, chantait Brel, au suivant ! Des armées d'impuissants, voilà ce que nous sommes devenus. De manière consentante, qui plus est...
— Ben, mon vieux...
— Tout cela n'a aucune importance, te dis-je. Revenons aux vacances. T'es parti, toi ?
— Oh, j'ai fait dans la sobriété. Je suis resté en France, en Normandie...
— C'est bien, t'es parfaitement domestiqué. Tu as retenu la leçon de ces ordures fascistes qui nous gouvernent par la peur, l'intimidation et la répression. Tu pisses sous la douche, comme ils l'ordonnent ? Tu n'oublies pas de couper ta connection wifi avant de t'endormir ? Et cet hiver, rappelle-toi, pas question de chauffer ton appartement.
— Je ne sais pas ce qui nous attend...
— ...La mort, ducon.
— Je voulais dire niveau factures, impôts, inflation, ils ne vont pas bloquer les prix éternellement...
— ...C'est bien ce que je dis, la mort. Dans un premier temps, ce qui t'attend, comme nous tous, c'est la mise au ban, l'exclusion. Et puis, vient la mort. Tu verras. Ce sera un peu long et douloureux mais ça viendra. Avec un peu de chance, un missile se chargera d'accélérer le processus... Mais, d'ici là, tu peux nous payer une petite tournée.
— Quel intérêt ?
— Celui de
gagner toute ma considération.
— Tu as raison. Rien ne vaut un petit apéro avec son meilleur poteau. On en ressort totalement requinqué...



mercredi 16 février 2022

Pas de dialogue avec les cons

 

Gilles D'Elia

 

Le premier souvenir que j’ai d’une déclaration politique de mon père remonte à un reportage télévisé sur John Lennon, en 1971. Le cofondateur des Beatles y était interrogé sur sa chanson Working Class Hero. Le repas finissait. Mon père venait de rentrer ; il était de quatre heures midi, comme on disait alors pour signifier qu’il embauchait cette semaine-là sept jours de suite à quatre heures du matin. Prenant le risque, ou cessant d’y faire attention sous le coup de la colère, de s’attirer une remontrance de ma mère qui détestait l’entendre parler à la maison comme à l’usine, il laissa soudain filer entre ses dents, face à l’écran : « Pauvre con. » 

En appuyant, pour une fois, sur le e muet de la deuxième syllabe. 

C’était donc aussi mon premier contact, très indirect, avec les idées de Guy Debord, puisque les « héros de la classe ouvrière » dont cette chanson brosse le portrait ont tout l’air d’une invention spectaculaire. Je repenserais à la réaction de mon père, plus tard, en lisant les situationnistes et l’usage qu’ils faisaient du mot (« Pas de dialogue avec les cons »). Et certes, il fallait vraiment l’être pour héroïciser le travail en usine.

 

Laurent Jullier, Debord,
éd. Les Pérégrines, 2021

 

 

mercredi 13 octobre 2021

Tapis rouge

 

Gilles D'Elia


 

ses messages m'avaient échappé
pas bien doué pour
ce monde
de
l'instantanéité
j'ai pris mon temps
l'ai placé devant moi et mon verre
et fini par composer
le numéro de sa ligne privée
nasser en personne
a décroché après deux sonneries
si j'ai bien compris
il n'espérait plus de mes nouvelles
avait déjà sous le coude
une liste de remplaçants mais
il tenait beaucoup à moi
en raison de mes états de service
auprès d'un grand nombre d'actrices
si nous nous mettions d'accord
sans plus tarder
je pouvais passer signer
immédiatement
j'ai avalé une gorgée et
pensé à la facture du gaz
justement
à celle de l'eau
aux impôts
à mes dernières dépenses chez casto
balai à feuilles
pavillon pour luminaire
et son tube en laiton
perceuse à percussion
l'escabeau de 5 mètres de haut
aux meubles du bon coin
remontaient à la surface
des relents de ce monde
où j'avais toujours ignoré ma place
j'ai survolé le trajet d'ici au parc des princes
et exigé que leo mette à ma disposition
son jet privé
mon scooter est trop vieux pour rouler
dans la capitale
il a cru à une blague de pochtron
mais j'étais sérieux
je n'avais pas bu une goutte d'alcool depuis
trois semaines
j'ai ajouté que
des joueurs hispanophones seraient bientôt
recrutés par
son concurrent de ryad à newcastle
que j'étais parfaitement trilingue
et moi aussi je me foutais pas mal
d'amnesty international
entre un esclavagiste d'aujourd'hui
soudoyeur de décideurs
et un 
commanditaire d'assassinat de journaliste
à l'ancienne
c'était kiff kiff bang bang
alors il a promis

si j'ai bien compris
d'ajouter un zéro au montant en dollars du golfe
de m'envoyer son propre chauffeur
et avant de raccrocher
il a déplacé à voix basse
entre hommes
quelques mots sur la femme de leo
en lui enseignant notre belle langue
sans la lâcher d'une semelle
j'allais pouvoir reluquer ses belles jambes
et les palper si affinités
nous allions d'ailleurs pour des histoires de promotion
de coupe du monde sur tapis rouge
passer noël à doha
juste elle et moi
à son âge leo avait peur de se blesser
et ne s'occupait plus d'elle
dire que ce club
ses joueurs et ses suiveurs m'avaient toujours exaspéré
mais
si j'avais bien compris
c'était bien la première fois
que les fêtes de fin d'année
s'annonçaient supportables


charles brun, trêve de wag


lundi 26 juillet 2021

Malheureusement

 

Gilles D'Elia

 

J'ai remarqué que je ne suis méchant que lorsque je suis profondément mécontent de moi-même.
Malheureusement, cela m'arrive souvent. J'en veux à tout le monde dès que je me… désapprouve.

 

Cioran, Cahiers 1957-1972

vendredi 26 mars 2021

Droit à l'image !!!

 


Sur son blogue, Gilles D'Elia expose une partie de son passionnant travail de ces cinq dernières années, ravagé jusqu'à l'absurde par le fameux droit à l'image.

 


Selon le photographe, par ailleurs très bon portraitiste d'êtres humains anonymes, les sujets sont devenus « non plus les gens mais les signes de leur activité et de leur vie », annonçant « l'avènement d'un nouveau monde, dans lequel le terrien laisse la place au smartien – qui se déplace dans les artères d'une smart-city bondée d'espaces de coworking où il pourra télétravailler, smartphone à la main. Il faut donc lui réaménager la ville, et l'on verra comment Paris est devenu un gigantesque chantier qui prépare un espace fait sur-mesure pour des humains de moins en moins photographiables car de moins en moins humains... »

 

« Et paradoxalement, plus le smartien fait valoir jalousement son droit à l'image, plus il s'expose en selfie sur les réseaux sociaux. Mais ce n'est pas illogique : sa propre image devient peu à peu sa plus précieuse propriété, puisque c'est à travers la diffusion de celle-ci qu'il se valorise sur le marché. On peut donc comprendre pourquoi il revendique désormais fébrilement l'exclusivité de distribuer cette marchandise... »

vendredi 12 février 2021

Un coup de maître

— Pardon, c'est moi qui ai mis un peu d'ordre dans tes livres en faisant le ménage…
— J'ai vu…  

— Que j'avais fait le ménage ?

— Que tu avais foutu le bordel dans mes bouquins, ma chérie...

— Je les ai simplement empilés sous la table de nuit, ils traînaient par terre et il n'y a plus de place sur l'étagère... Il y a quelque chose que je ne comprends pas d'ailleurs… 

— Tu as de la chance… 
— Pourquoi ? 
— Tu as dit qu'il y avait quelque chose que tu ne comprenais pas. Tu es veinarde, car, en ce qui me concerne, tout m'échappe, je ne comprends plus rien à rien… Qu'est-ce qui te tracasse ? 
— En fait, il y a deux choses. 
— Dès qu'on creuse, ça se corse… Commençons par la première. On verra combien il en vient par la suite… 
— Eh bien, lorsque nous avons déménagé, tu as mis tous tes livres, ou presque, dans des cartons…  
— Oui, cela rend le transport plus pratique… 
— Je veux dire que ces cartons de livres sont entreposés, comme une grande partie de nos affaires, dans le garage de ton ancienne collègue... Jusqu'ici, nous sommes bien d'accord, n'est-ce pas ?…  
— Oui. J'ai simplement pris cinq ou six livres avec moi. Tu ne peux pas savoir combien ils me manquent, tous les autres. Combien je m'inquiète pour eux, tous les jours… 
— J'imagine… 
— Oui, j'imagine que tu imagines. Mais je ne comprends pas ce que tu ne comprends pas. 
— Alors, voilà : nous sommes en transit dans cette espèce de maison, tellement petite, qu'elle ne possède qu'une seule étagère, un seul rayon, qui était vide lorsque nous sommes arrivés en juillet, on est d'accord ?… 
— Je sais ce que tu vas me dire : aujourd'hui, six mois plus tard, ça dégueule de partout… 
— J'en retrouve même au pied du lit, comme dans notre ancienne chambre… 
— C'est donc ça que tu n'as pas compris ? C'est très simple. J'ai, ces derniers temps, acheté beaucoup de livres, en ai reçu également un certain nombre, un peu trop, certainement. Je me faisais la réflexion pas plus tard que ce matin… Je suis je crois traversé d'angoisses terribles en pensant à mes livres dans ce garage. Je suis en manque, ou bien j'ai peur de manquer, et j'en rajoute ici deux trois par semaine, c'est terrible. Mais tu vois, tout s'explique. Quelle est l'autre chose que tu ne comprends pas ? 
— Eh bien, Thomas Bernhard, je connais, je comprends. 
— Tu ne l'as jamais lu ! 
— Tu m'en as lu de nombreux passages. Et quasiment tout son livre sur les prix littéraires. Ce que je comprends, c'est ta fascination pour Thomas Bernhard, je sais combien tu en es dingue. 
— Je n'en suis pas dingue, il m'ensorcèle, mais je me soigne, rassure-toi, je ne me laisse pas faire… 
— Calaferte aussi, je comprends. Et lui, au passage, tu sais que je l'ai lu. Mais il y a des auteurs que je ne connais pas, dont je n'ai même jamais entendu parler… 
— Comme qui ? 
— Un Thomas quelque chose… 
— Un Thomas Henri ? Ou vice-versa… 
— Ah, c'est son nom ? 
— Vice-versa ? 
— Non, Thomas. 
— Oui. Et Henri, son prénom. 
— Jamais entendu parler. 
— C'est un auteur aujourd'hui certainement oublié.
— Pas par moi. 
— Faudrait savoir… 
— Je ne l'ai pas oublié puisque je ne l'ai jamais connu. ... Comment tu en es venu à lui ? Pourquoi as-tu acheté un de ses livres ? 
— Par obsession, je le confesse. 
— Je ne comprends rien. 
— C'est la faute à Perros. 
— Tiens, d'ailleurs, j'ai vu que tu lisais un bouquin de Perros il y a quelques jours. Je me souviens d'un gros volume qui a longtemps traîné sur la table de chevet à Montreuil. 
— Exact. C'était le pavé de chez Quarto. 
— Quel besoin alors de racheter un autre de ses livres ? Tu en as pas assez avec le Quarto ? 
— Il n'y a pas tout...
— Ben, tiens. 
— Je te le jure. Le livre que tu m'as vu lire récemment, c'est justement sa correspondance avec Henri Thomas. 
— C'est ce qui t'a fait t'intéresser à celui-ci ?
— Pas exactement. Enfin, si… Mais c'était il y a quelques années, lors de la parution de cette correspondance. Thomas, c'est un nom que j'avais croisé ici ou là, une référence, mais je n'avais pas creusé plus que ça. Je détiens un tel record de lacunes en littérature que j'ai l'impression que peuvent surgir du néant, le mien, et avec fréquence, un tas d'auteurs passionnants, qu'il me faut absolument découvrir, dont on ne trouve plus, pour ainsi dire, les ouvrages, mais dont il existe un exemplaire d'un titre épuisé, dans une librairie paumée au fin fond de la capitale… 
— Il n'y a pas de fin fond paumé à Paris… 
— Détrompe-toi. Certains coins du XVe par exemple resteront éternellement et parfaitement inconnus de ces Parisiens revendiquant leur authenticité et leur savoir… 
— Là n'est pas le débat. 
— Parce qu'il y a débat ? 
— En fait, ce que je ne comprends pas… Tiens, je prends au hasard. Comment passe-t-on de Thomas Bernhard à Pierre Autin-Grenier ? Ou à Armand Robin – totalement inconnu au bataillon, celui-ci aussi. 
— Ah, Armand Robin… Le pauvre est très mal édité — si l'on excepte le formidable travail des indispendables et irremplaçables éditions du Temps qu'il fait... On pourrait même parler de sabotage, voire de scandale si ce terme n'était pas dévoyé à ce point par les réseaux sociaux, notamment...
— ...Bon, bon, ne nous égarons pas.

— C'est un choix de vie.

— Qui est ce Wladimir Holan et son livre sur Shakespeare ? Pourquoi lis-tu ce type, par exemple ? 
— Parce que c'est l'un des plus grands poètes tchèques…
Qu'est-ce qui te fait rire
 ? 
— Ta réponse… 
— C'est la vérité.  Et la vérité ne saurait être drôle.
— Peut-être, mais cet argument imparable… c'est impayable… 
— J'ai déjà occupé de nombreux emplacements dans mon être.  

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— Moi ? Rien. Je ne fais que citer.

— C'est ton Tchèque ?

— C'est le Vosgien. Tiens, écoute, ailleurs, dans ses Carnets — et c'est écrit en 1947. 
La société n'a pas besoin d'artistes et ne peut qu'une chose : les supprimer. Tous ces débats pour déterminer la place de l'artiste dans la société, son rôle, sa dignité, sont ruinés d'avance et ne peuvent aboutir qu'à des contradictions. Les contraires ne pourront jamais trouver de modus vivendi. C'est par hasard qu'ils coexistent. La société veut simplement subsister, s'accroître, se calfeutrer de confort ; elle se fout complètement d'être belle ou même juste. L'artiste se fout de subsister, si ce n'est pour accéder à quelque chose d'autre que le seul fait de subsister : mettons, à la poésie.

— Dingue ! Tous ces Berling, ces Berléands, feraient mieux de...

— ...Laissons ces pauvres gens s'estimant indispensables s'étouffer en brassant l'air que fait mine de nous laisser encore respirer notre belle démocratie, ne parlons plus de notre temps et écoutons encore un peu ce bon vieux Thomas qui nous éclairera bien plus que tous ces vains commentateurs. 

La poésie est « impossible à l'époque actuelle ». Bien sûr, tant qu'on est en dehors d'elle. Dès qu'elle apparaît, dès qu'elle vous environne et que vous y participez, il est évident qu'elle existe, et tout particulièrement dans l'époque où elle est le plus impossible, — et que cette contradiction est l'un de ses signes. 

— D'accord, c'est très beau. Mais tu me balances ça comme ça, sans me dire qui était cet homme...

— Parce que ça ne te suffit pas ? Je connais mal sa vie, mais c'était un poète, traducteur de l'allemand en particulier, mais de l'anglais aussi, romancier, voyageur... Pas pour rien que ce volume se nomme Le Migrateur. Il a beaucoup écrit, jusqu'à sa mort, je crois, au début des années 1990. Il a en grande partie été publié chez Gallimard, dans cette collection Le Chemin, que dirigeait Georges Lambrichs, et qui éditait Perros, mais aussi Bourgeade, Guyotat, Réda, Butor... Des gens avec qui se liait, de loin surtout, l'ami de Douarnenez. Dans ce bouquin, sorte de mémoires en vrac, notes et réflexions diverses, Thomas évoque notamment Londres, où il a longuement séjourné, après-guerre, en vivotant comme traducteur à la BBC, les hôtels minables, les bars remplis de taiseux, les prostituées de Hyde Park qu'il a fréquenté de près, et la solitude recherchée, rêvée... C'est épatant. La Nuit de Londres est un de ses livres les plus connus... 

— C'est vertigineux, de penser à tous ces auteurs passionnants et aujourd'hui ensevelis ... 

— Ce qui est vertigineux, c'est de voir quels auteurs sont aujourd'hui dans la lumière... Mais peu importe. Tiens, ça me rappelle ce poème, que Thomas écrit quelques mois avant sa mort, comme une vaine espérance, attends...

Le pauvre mort est dépassé
Par ce qu'on dit de son passé.

Il a de l'avenir, ce mort,
Il reviendra beaucoup plus fort,

Il a grandi dans son absence,
Il a parlé dans son silence,

Il est devenu pour toujours
Un peu plus vrai de jour en jour.

Le trépas fut un coup de maître
Qui fut pour lui l'instant de naître.

— A quoi ressemblait-il ?

— A ça. Il est assez jeune sur cette photo. Sur la toile, j'ai trouvé un entretien, dans ses dernières années. En plusieurs parties, mal découpé. Je ne sais qui est son interlocuteur. Tiens, je te mets tout ça ici, tu pourras ainsi prendre le temps qu'il faut pour voir et écouter le gaillard.